TwinXeon by Renaudet
/Accueil/Tous les articles
Analyse critique d'un reportage de France 2
Je reprends le concept de la relecture critique d'un document pour analyser de façon scientifique un reportage diffusé par France 2 vers Novembre 2011 et posté sur Youtube le 29 Novembre 2011 sous le titre Exceptionnelles images au coeur de la révolution Syrienne.


Analyse de la forme

La vidéo est une capture de bonne qualité du journal télévisé de France 2. Aucune référence à la date de l'émission ne peut être trouvée mais l'écran est complet, avec les références d'émission (20 Heures, en bas, à gauche) et de chaine (2, en haut, à droite). La vidéo est en format 16/9ème et dure 7:28.

Le document concerne plus particulièrement un reportage de Martine Laroche-Joubert, présenté de 0:31 à 5:53, d'une durée de 5 minutes et 22 seconde donc. Ce reportage est un montage de fractions de vidéos et peut être re-découpé en 6 périodes distinctes :
  • Point de départ en Turquie et passage de la frontière
  • Arrivée à Homs
  • Manifestation dans la rue, en plein jour
  • Transport d'un blessé vers un lieu de soins
  • Présentation de l'ALS
  • Manifestation de nuit
Certaines parties sont en voie OFF, d'autres s'apparentent plus à des interviews. Durant tout le reportage, un bandeau supplémentaire apparaît, à hauteur du sigle 20 Heures en incrustation vidéo avec la mention "EXCLUSIF : AU COEUR DE LA REVOLUTION SYRIENNE"

Le présentateur, David Pujadas, introduit le reportage de la manière suivante :

"On en vient à la Syrie avec un document. Un document exceptionnel [...] Jusqu'à présent nous n'avons eu à vous présenter que des images amateurs de la situation..."

A la suite du reportage, David Pujadas parle environ 1:30 avec Martine Laroche-Joubert. Lorsque celle-ci répond aux questions, de courts extraits de vidéos, différents de ceux présentés lors du reportage, sont également visible sur une portion de l'écran, sans introduction ni référence au reportage précédent. Cependant, il apparaît logique qu'il s'agisse là d'images collectées par les journalistes en même temps que les images du reportage. Nous les attribuerons donc à Martine Laroche-Joubert.

Analyse sur le fond

La première partie du reportage introduit le contexte du reportage et la recherche de passeurs pour franchir la frontière Turque à destination de la Syrie. Il n'y a pas de références de lieux, tout juste sait-on que l'on se trouve "à une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau de la Syrie".

Les passeurs sont semble-t-il des autochtones, mais le guide qui a amené les journalistes sur place parle anglais :



Notons au passage qu'il existe une ressemblance frappante entre cet homme et Ghatan Sleiba, journaliste Syrien à Ad-Dounia selon le Guardian et France 24 :



Le 'passage' se fait de nuit, à travers une forêt, et semble nécessiter le franchissement d'un réseau de fils de fer barbelés que l'on aperçoit en plein jour (1:36). Arrivés en Syrie, les reporters prennent "des motos, à travers champs, pour ne pas [se] faire repérer" (1:45).

Deux remarques :
  • à ce moment précis du reportage, l'image montre sans contestation possible une route bitumée
  • ne pas se faire repérer est également très important lorsque l'on passe la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, clandestinement et de nuit. Le même exercice entre Israël et les territoires Palestiniens peut sans aucun doute devenir même très dangereux. Rien d'anormal donc à ce qu'un état souverain surveille et protège sa frontière.
Deuxième partie du reportage, arrivée "au matin" en voiture aux abords de la ville de Homs (1:53). Les reporters auront donc, dans le meilleurs des cas, parcouru 120 à 130 km depuis la frontière Turque :



Si l'arrivée à lieu au petit matin, vers 8h00 par exemple, cela nous donne une première approximation de 15-16 km/h, compatible avec l'excès de précautions décrit par Martine Laroche-Joubert (6:55).

Premier décalage d'importance entre le commentaire et les images :





Le commentaire : "Homs, au centre de la Syrie, 800 000 habitants. Une ville martyre bombardée tous les jours."

Pour comprendre mon étonnement ici, je donne quelques images de "ville martyre" :



  
Sarajevo entre 1992 et 1995


Gaza - 8 Janvier 2009

Qu'il y ai des bombardements sur Homs, c'est tout à fait possible, mais les reporters de France 2 n'ont pas l'air de les avoir vu. En tout cas, leurs images montrent une ville propre, sans ruines, avec des vitres intactes aux fenêtres.

Troisième partie du reportage : une manifestation de rue.



On voit effectivement quelque centaines d'hommes, relativement âgés selon les critères Syriens (60% de la population a moins de vingt ans), scander des slogans en coeur et agiter un drapeau syrien orné de trois étoiles rouges (le drapeau officiel n'en a que deux).

La voix off relate ensuite l'intervention de l'armée (où est-elle visible sur ces images ?) et de snipers "postés sur les toits" qui "tirent dans tous les sens" (2:44). On nous montre alors des images de mouvement rapide de foule. Encore une fois, que des hommes, en petit nombre.



Autre commentaire "un char de l'armée s'approche"... mais nous ne pourrons pas le vérifier sur ces images qui ne montrent à aucun moment de soldat en uniforme.

Notons qu'à 2:49, alors que la voix off nous parle des snipers, on voit effectivement des hommes semblant se mettre à l'abri (et scandant Allahu Akbar plusieurs fois). Pourquoi alors cet homme fait-il clairement signe à l'automobiliste qu'il peut avancer, s'il y a réellement danger ?



Toujours est-il que pour illustrer son propos, le journaliste nous montre...



... une rue déserte.

A noter au passage : cette rue est relativement propre. Encore une fois, je ne vois pas là trace des bombardements quotidiens annoncés. J'ai d'ailleurs vu des rues de Tunis (avant la révolution) en moins bon état que ça.

Suite du reportage avec la quatrième partie : on y voit des hommes, toujours, transporter un blessé (touché par un sniper ? nous ne le saurons pas. Les journalistes ont-ils vu eux-même cet homme se faire toucher ? était-il réellement sans arme ? nous ne le saurons pas plus) vers un centre de soins improvisé (3:10). Par honnêteté, le reporter ponctue l'affirmation selon laquelle les blessés seraient achevés si transportés à l'hôpital par un "nous dit-on".



Certaines personnes sur ces images ont le visage flouté, d'autres seront interviewés sans que leur visage soit montré à l'image. Mesure de sécurité ? Peut-être, mais alors pourquoi montrer si clairement le visage du blessé ?

Toujours est-il qu'à ce moment précis du reportage nous pouvons constater un magnifique exemple de propagande :

"La plupart sont touchés par des munitions qui viennent d'Iran" (3:30) nous dit le médecin

Essayez, vous, de demander à votre médecin d'où proviennent des balles sans leur cartouche. Plus fort que Les Experts sur TF1 ! Et quand on sait que l'armée Syrienne est équipée de matériel russe en majorité...

Nous avons ensuite droit à l'interview d'une femme (3:36) qui déclare :

"Je n'ai pas peur, il y a des enfants, des femmes, des vieux sur lesquels on tire à l'intérieur même de leur maison".

Là encore, il s'agit ni plus ni moins que d'un message de propagande, diffusé par une femme pour en appuyer le sens, mais qui doit être pris comme tel : à quel moment sur les images précédentes avons nous vu des femmes, des enfants ou des vieillards ? Si les manifestants sont en majorité des hommes, rassemblés dans la rue, et que vous cherchez à les réprimer, vous iriez tirer par la fenêtre des maisons pour tuer des femmes et des enfants, vous ? Allons, ça ne tient pas debout !

Sauf si les faits ne sont pas tout à fait les mêmes, et que des combattants armés se cachent au milieu d'habitations occupées au cours d'échanges de tirs avec l'armée. Il s'agirait dans ce cas de dommages collatéraux, tout à fait répréhensibles certes, mais imputable aux deux parties en présence.

Notons vers la fin de cette séquence une incohérence du journaliste qui nous montre une dernière fois la salle de soins... tout en oubliant de flouter les visages qu'il avait pris soin de cacher précédemment. Bravo !



Cinquième partie du reportage, présentation de l'Armée Libre de Syrie (ALS).

Petit déplacement en taxi vers un autre quartier de la ville...



Et toujours des rues propres et tranquilles. Vous y voyez des soldats, vous ? Pas même un policier.

S'en suit l'interview de "soldats déserteurs" qui montrent comme "preuve" leur carte (militaire certainement) soigneusement masquée et cachent leur visage "tant que leur famille n'est pas en sécurité" :

 

Très honnêtement, la mise en scène, avec l'arrivée des trois figurants masqués et le petit jeu avec la carte arborant le drapeau Syrien, ferait rire si il ne s'agissait pas de faits aussi graves. Encore une fois, il s'agit ici de propagande. Rien ne peut être vérifié, et pour cause, et donc tout peut être raconté. Sont-ce des uniformes de l'armée Syrienne ? Les journalistes ont-ils vérifié les identités avant d'affirmer qu'ils ont rencontré des déserteurs ?

Citation de ce "déserteur" : "j'ai découvert des citoyens désarmés" (4:25)

Dernière partie du reportage : re-scène de manifestation de rue, de nuit cette fois. Encore une fois exclusivement des hommes. Encore une fois assez peu nombreux (une centaine tout au plus sur ces images).



On nous présente ensuite un "leader" charismatique, en la personne d'un célèbre joueur de foot Syrien :



Il s'agit en effet de Abdel Basset Sarout, gardien de but de l'équipe nationale Syrienne, et que l'on peut voir ici sur sa page Facebook arborant une kalachnikov, certainement pour appuyer son statut de révolutionnaire...



On peut d'ailleurs trouver de nombreuses images de Abdel Basset Sarout sur Internet, toujours plus ou moins équipé d'armes...

 

... et pas seulement d'armes de fortune, comme on peut le voir sur cette dernière photo où il est en compagnie de journalistes étrangers. Au passage, ces derniers sont ici en présence directe d'un combattant équipé d'une arme de guerre à munitions lourdes. Qu'ils ne viennent pas se plaindre ensuite s'ils se font tirer dessus par l'armée qui ne fait que son travail en tentant de neutraliser ce genre d'individu.

Je note quand même que nous sommes loin des "citoyens désarmés" dont on vient juste de nous parler...

Le reportage se termine par des images nocturnes qui n'apportent rien, si ce n'est le bruit de coups de feu lointains (1 ou deux km). On note sur ces dernières images les fenêtres aux carreaux intacts qui tranchent un peu avec le discours précédent au sujet d'une ville martyre...

Premier bilan sur le reportage

Qu'avons nous vu réellement ? a peu près rien en fait.

Très honnêtement, où sont les manifestations monstres réprimées dans le sang ? Où sont les destructions massives qui font de Homs une ville martyre ? Où sont ces féroces soldats sanguinaires qui tirent sur "des enfants, des femmes, des vieux" ? Ce n'est pas ce reportage qui nous le dira en tout cas.

Attention, entendons nous bien, je ne dis pas que les militaires Syriens sont des anges, que les manifestations populaires n'ont pas lieu etc. Mais par contre, j'affirme que ce reportage ne montre rien, et que le discours associé est plus vecteur d'un message de propagande que le reflet d'un travail sérieux de journaliste.

On me dira, "oui, mais c'est très dangereux pour les reporters de filmer ou photographier les combats". C'est certain ! mais des journalistes courageux, il y en a, et ils nous ont montré par le passé des images autrement plus parlantes :




(ces dernières images sont issues de reportages sur l'opération "Plomb Durcit" dans la bande de Gaza en 2009)

Analyse de la dernière partie de la vidéo Youtube : l'interview de Martine Laroche-Joubert

Cette séquence est magnifique. On y voit Martine Laroche-Joubert nous dépeindre un tableau très noir, très dur de cette Syrie qu'elle a été incapable de nous montrer, et donc que nous devrions accepter sur la base de ses seules affirmations. Et au même moment, apparaissent des images inédites du reportage tourné en Syrie où l'on voit des chars de l'armée Syrienne (enfin ! serais-je tenté de dire) :



Que nous apprennent ces dernières images, qui sont peut-être les plus importantes de ce document ?

Premièrement que l'armée Syrienne est bien présente, ici sur un grand axe découvert, et non pas dans les rues étroites du reportage. Colonne de chars en attente d'intervention ou positionnement stratégique pour protéger un quartier voisin ? Encore une fois, pas de réponse.

Ensuite, que des civils (et les journalistes d'ailleurs) se promènent à proximité immédiate de ces chars d'assaut, sans manifestation de peur : marche tranquille, pause d'observation. On y voit plutôt des curieux (et des enfants) qui viennent voir les chars, ce qui, soit dit en passant, montre bien qu'ils n'en voient pas tous les jours. On y voit aussi des citoyens côtoyer des militaires sans invective, sans peur, sans manifestation d'hostilité d'un côté comme de l'autre. On est là très loin du discours tenu lors du reportage.

Enfin, cette image permet de situer très précisément sur une carte la position géographique des reporters à ce moment là :



Nous sommes sans aucun doute possible à la limite entre le quartier de Baba Amr (en haut, à gauche) et le quartier universitaire de Homs dont on voit une partie en bas, à droite (les tours visibles sur le reportage sont les tours pointées par la flèche rouge. Comparez, et vous verrez bien que cela colle parfaitement).

Ce quartier de Homs a sans conteste connu des combats, sans doute assez violents, entre combattants armés et soldats de l'armée régulière Syrienne. D'autres vidéos sur Youtube montrent clairement un bombardement très localisé sur le quartier du cimetière de Baba Amr (bien visible, en haut à gauche) et des échanges de tirs à l'arme lourde du côté de la mosquée Al Jouri visible en haut, au centre.

Je remarque d'ailleurs, en regardant les images satellite de Homs, que ce quartier de Baba Amr est assez différent des quartiers limitrophes, que le reportage ne nous a pas montré. Et pour cause : les quartiers limitrophes, très résidentiels, sont pourvus de nombreuses grandes tours d'habitation de 6 à 10 étages, de rues plus larges et rectilignes, de bâtiments plus modernes. Bref, des caractéristiques classiques d'une grande ville occidentale. Le quartier de Baba Amr a lui toutes les caractéristiques d'un quartier populaire assez pauvre, comme on en voit un peu partout en Afrique du nord : habitat à un voire deux étages, rues étroites, absence d'unité architecturale...

Pour conclure cette relecture critique d'un reportage de France 2, je réitère mon étonnement profond en constatant une telle différence entre un discours et des images. Soit les journalistes ont bien vu eux-même les faits qu'ils relatent, et alors on est en droit de se demander pourquoi ils n'en rapportent pas les preuves, soit ils ne font que véhiculer un message de propagande qui manipule la réalité des faits, et c'est extrêmement grave. En effet, un tel reportage, diffusé sur une grande chaîne nationale, qui plus est à l'heure d'audience maximale, est de nature à fabriquer une opinion, le téléspectateur moyen ne cherchant pas à analyser ce qu'il voit, mais acceptant le message entendu comme étant la vérité. Or, la quantité d'information réelle apporté par ce 'reportage' ne justifie pas l'indignation demandée, et l'intervention militaire extérieure prônée par certains.

Ajoutez votre commentaire :
  Votre pseudo :
  Votre adresse mail (obligatoire):
  Votre commentaire :
 
Site optimisé pour un affichage en 800x600 sous Firefox 8.x - ©Copyright 2011-2012 by Nicolas Renaudet